vendredi 10 avril 2020

Sophie Fayet : proposition pour le Vendredi Saint


Méditation de Christiane Rancé sur la Pietà de Michel-Ange

Extrait de En pleine lumière-Carnets spirituels, p.108-112.

En rangeant des dossiers et des livres, j’ai retrouvé l’image qui m’a sans doute le plus impressionnée ces dernières années. Il s’agit d’un cliché de Robert Hupka, qui profita de l’exposition à New York de la Pietà, pour photographier cette statue taillée d’un seul bloc de marbre par Michel-Ange. C’était en 1965. Le pape Jean XXIII avait accepté la requête de l’archevêque de New York d’envoyer la Pietà outre-Atlantique pour la présenter aux Américains. Vingt-sept millions de visiteurs vinrent l’admirer, émerveillés, tandis que les chants grégoriens enregistrés pour l’occasion à l’abbaye Saint-Pierre de Solesmes achevaient de les tenir silencieux, comme l’ordonnait la beauté presque inconcevable de l’œuvre.

Mais comme nous aujourd’hui lorsque nous nous arrêtons devant la chapelle de la Crucifixion, tout de suite à droite en entrant dans la basilique Saint-Pierre, ils ne purent admirer d’elle que sa façade, et encore, un peu par en dessous, du fait du piédestal qui la tenait surélevée, comme l’autel la surélève toujours aujourd’hui. Que voyaient-ils, sans être de plain-pied avec elle, que nous admirons toujours ? Le visage de Marie, ombragé par son voile, incliné par une douleur muette. Sur ses genoux, le corps de son fils repose, inerte, qu’elle retient d’une seule main. Elle le retient mais elle ne le touche pas. Entre sa main droite, passée sous l’aisselle de Jésus, et la peau de Jésus, un linge plié - peut-être, déjà, son linceul. Et sa main gauche n’ose pas se poser sur ce corps qui ne lui a jamais appartenu, ou si peu, ni même prendre la main de Jésus, si proche de la sienne. Cette main, la mort l’a rendue semblable à celle d’Adam avant que Dieu lui insuffle la vie, et que Michel-Ange peignit bien plus tard, sur les voûtes de la chapelle Sixtine. Au contraire de celle de Dieu sur cette même fresque, celle de Marie est en retrait, la paume ouverte au ciel, lourde de son impuissance à redonner la vie. Et comme il est étrange que Marie ait l’âge qu’elle avait lorsque l’ange Gabriel est venu lui annoncer qu’elle enfanterait le fils de Dieu ! L’artiste voulait-il nous dire que la vie de Marie avait été fixée à jamais par cette visitation ? Quelle aurait à en témoigner avec toutes ses heures, et qu’elle en témoigne encore à cet instant crucial, au pied de la croix, en retenant encore un peu de ce corps qu’a choisi Dieu pour sa propre épiphanie – Marie devenue alors, sous les outils de Michel-Ange, l’Alpha et l’Oméga de l’Incarnation ?

Mais n’est-ce pas le sens même de cette œuvre que de dire ce qu’elle est, dans son essence même – une pietà ? La pietà dont l’origine latine signifie « loyauté absolue à un amour profond que ni la vie ni la mort ne peuvent détruire », et le sens classique « soumission totale de l’âme à la volonté divine ».

Que voit-on d’autre de cette œuvre, lorsqu’on se tient debout devant l’autel ? Le corps presque nu de Jésus dont on sent l’abandon à la mort et son poids dans son bras droit qui pend. On voit ses longues cuisses, le dessin des mollets, les veines encore gonflées par la souffrance, et les pieds qui ne touchent presque plus terre. Ce qu’on voit encore, c’est l’épaule du Christ, rehaussée par le bras de Marie. Puis il y a la gorge de Jésus et, qu’on devine plus qu’on ne la regarde, renversée en arrière et sans vie, la tête du Christ. Du visage, des traits de Jésus, on n’aperçoit rien. A peine entrevoit-on l’angle de la mâchoire et le menton.

Et puis, en 1965, Robert Hupka fut autorisé, pendant qu’on l’exposait à New York, à photographier la Pietà depuis tous les angles possibles. Ainsi, il a pu saisir dans son objectif ce qu’on ne peut jamais admirer d’elle, et ce que Michel-Ange savait qu’aucun des admirateurs de son œuvre ne verrait jamais, sauf à voleter comme un ange autour de sa statue : le visage de Jésus. Le visage de Jésus, offert au ciel, sculpté pour la seule vue de Dieu par un artiste de vingt-trois ans, dans un don total à son sujet, tel que le commandait Jan Van Ruysbroeck : « Maintenant, comprenez ; la progression est telle : en notre allée vers Dieu, nous devons porter notre être et toutes nos œuvres devant nous, comme une éternelle offrande à Dieu ».

Ce visage est le mystère même de la divine beauté, cette incompréhensible splendeur qui nous enveloppe et nous pénètre, de la même manière que l’air est pénétré par la clarté du soleil. Les yeux mi-clos de Jésus, ses lèvres entrouvertes par son dernier souffle, la douceur que le consentement à sa propre mort a posée sur ses traits, toute cette perfection, ce prodige d’un marbre incarné, toute cette foi clamée dans le sublime de ce visage, pour que nul, sauf Dieu, ne le contemple… Jamais je n’ai ressenti plus fortement dans une oeuvre d’art ce qu’elle doit être : un acte de foi plus fort, plus impérieux et plus bouleversant que tout autre langage, que toute autre vision. La vision même de cette heure d’une paix entière, celle de l’achèvement et de l’œuvre, et du Christ, mort sur la croix, pour que tout soit accompli.



2 commentaires:

  1. Merci Sophie pour ce texte qui a éveillé ma curiosité, qui m'a fait découvrir une oeuvre qui appelle à la prière.

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  2. Merci Sophie pour cette belle et émouvante méditation, qui poursuit les méditations commencées au début du Carême
    Joséphine Genthialon

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