Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une
grande lumière ; et sur les habitants du pays de l’ombre a resplendi une
lumière.
Isaïe est lucide… Lassitude de ne pouvoir se projeter à plus de quelques
semaines tant l’horizon est plus dans l’obscur que le clair. On ne va pas se
développer ce soir la litanie des nuances de gris jusqu’au très sombre, de la
pandémie qui n’en finit pas aux bruits de bottes aux frontières de l’Europe, en
passant par les violences conjugales et les scandales dans l’Église ! Isaïe
fait partie des personnes lucides mais il a une espérance : une grande
lumière va se lever, elle va resplendir.
Mais, quand on le lit intégralement, on sent qu’il hésite.
Un Messie qui va en imposer à tous ? Une forme de super-héros version Biblique
qui va détruire les méchants, et faire régner la justice ? Mais comment ? En
l’imposant à tous ? Mais ça, on connaît, ça s’appelle un dictateur. Parce qu’au
départ c’est toujours pour le bien de tous… et on connaît déjà la fin ! On a
déjà vécu l’histoire, pas la peine de la remettre en scène.
Ailleurs, Isaïe dit : ‘’non, en fait, on ne le reconnaîtra
pas. On se moquera même de lui parce qu’il va prendre sur lui nos injustices,
les porter humblement. L’amour ne peut pas arriver en super-héros. C’est
infantile. On ne fait pas le bonheur des gens malgré eux. On leur indique un
chemin et puis on les aime, parfois jusqu’au bout de nos forces.
Alors le signe de cette lumière ? Un enfant emmailloté,
couché dans une mangeoire… la vie naissante, fragile, qui suscite le meilleur
de nous-mêmes et dont nous devons prendre soin. Comprendrons-nous ? La vie
fragile, donnée comme un trésor merveilleux entre nos mains de bergers pour la
garder et la faire grandir ? Pas la vie dont je m’empare pour la piller, me
l’approprier, la violenter. Ce soir nous
laisserons-nous toucher ? Une planète à qui n’en peut plus… des millions
d’êtres humains qui n’arrivent pas à survivre… la vie fragile, dont il faut
prendre soin.
Mais je regarde tout un peuple, une multitude qui a compris,
mais qui ne fait pas de bruit ; qui essaie partout de rendre la vie à son
mystère de fragilité et d’appel aux soins. Bénis soyez-vous, les humbles
bergers, dans la nuit de Bethléem, dans tous les lieux si nombreux où l’on
prend soin de la vie, le ciel et la terre chantent leur hymne pour vous ce
soir. Vous êtes les fils et filles de Dieu comme l’enfant de Bethléem.
La barre qui meurtrissait l’épaule, le bâton du tyran, les
voilà brisés ; les bottes qui frappaient le sol et les manteaux couverts de
sang sont jetés au feu. Isaïe : nous sommes environ 700 ans avant la naissance de
Jésus et l’Assyrie, puissance montante, menace Jérusalem. Jésus, lui, naît sous
la domination de l’Empire Romain sur la Judée et le monde méditerranéen.
Aujourd’hui, nous assistons à la diplomatie de la force à nos frontières
européennes entre des puissances qui rêvent à nouveau d’Empires. C’est donc bien
de toujours à toujours. Un monde sans cette violence endémique ? Entre États,
entre groupes ethniques, entre bandes rivales, entre voisins, dans les
fratries, au cœur du couple ? C’est possible ? Là encore, pas sans nous. Pas
sans notre consentement, pas sans le changement effectif de chacun : dans le
couple, la famille, le travail, dans la parole comme dans les gestes, dans le
regard et dans le cœur. Une colère, une violence à éradiquer du fin fond de
soi-même. Les tyrans sauront toujours tirer profit de nos colères, de nos
frustrations et de nos désirs de vengeance pour continuer d’imposer le cercle
immuable de la violence commise et subie.
Et pourtant, un peuple nombreux travaille, là encore, bien
souvent dans le secret de petites structures pour apprendre la communication
non-violente, l’écoute partagée. Et ils expérimentent et apprennent. Ils sont
les « doux et humbles de cœur » du Royaume.
Oui, un enfant nous est né, un fils nous a été donné :
conseiller merveilleux, prince de la paix… mais ce n’est qu’un bébé ! Bien sûr, puisqu’il a tous les
visages de la vie qui réclame qu’on prenne soin d’elle. Et l’Évangile prétend
que ce signe est universel : « pour tout le peuple ! ». Et en effet, entre
celui qui professe la foi et se tient du côté de la domination et celui qui dit
ne pas avoir foi mais se tient près de la vie fragile… qui est aux côtés de
l’enfant de Bethléem ?
Un peuple nombreux chemine, là-encore, hors des ténèbres du
« toujours plus » et de la domination, pour penser d’autres systèmes de gouvernance,
d’autres manières de consommer et pour vivre une joie véritable hors d’une
consommation qui n’arrive plus à se réguler, d’une accumulation qui serait
risible si elle n’était pas mortifère.
Alors ce soir, faisons la fête, car il faut savoir être dans
l’abondance et même parfois l’excès pour goûter aussi la sobriété heureuse du
partage de nos présences. Vous le savez bien, que seraient les mets les plus
raffinés si nous ne voulions pas donner qui nous sommes pour la joie aussi des
convives, si nous refusons de nous donner nous-mêmes ?
Alors regardons une fois encore l’enfant couché dans la
mangeoire et né à Bethléem (la maison du pain étymologiquement), lui dont la
vie se fera nourriture, ce que nous allons fêter dans le signe humble et joyeux
du pain et du vin, de l’eucharistie.
Joyeux Noël !
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